L’inutile procès de Madame Bovary

En février 1857, le procureur impérial Pinard estima que Madame Bovary fut une oeuvre profondément immorale. Son réquisitoire est un bijou de construction rhétorique : il commence par un résumé neutre et fidèle du roman pour finir par évoquer les lignes les plus controversées. L’Accusateur finit ensuite par anticiper et écarter les arguments que pourrait opposer la Défense. Toutefois, Pinard pratique ce que l’on pourrait qualifier « d’anti-glose », interprétant et expliquant des termes déjà très clairs.

Ainsi quand il cite :

« Emma revenait à lui plus enflammée, plus haletante, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse »

Pinard dévoile qu’il est lui-même un personnage assez triste : 

« Je signale ici deux choses, messieurs, une peinture admirable sous le rapport du talent, mais une peinture exécrable au point de vue de la morale. Oui, M. Flaubert sait embellir ses peintures avec toutes les ressources de l’art, mais sans les ménagements de l’art. Chez lui point de gaze, point de voiles, c’est la nature dans toute sa nudité, dans toute sa crudité ! »

Certes, Monsieur le Procureur ; c’est beau et c’est cru. Comme votre époque. Celle de Hugo et de Beaudelaire et des mises sous tutelles de pays « du sud »… Mais à quoi bon le procès d’un livre ? Pourquoi ne pas assigner veau, vache, cochon pour avoir traversé en dehors des clous ?

Malgré tout, la Défense de Flaubert se fourvoya. À l’accusation d’immoralisme elle opposa le moralisme. Et Maître Sénard de dire, en substance : « Gustave est le rejeton d’un ami qui fut un bon chrétien ; croyez-moi, Messieurs les Juges, on peut lui faire confiance » ; et de dire : « cette oeuvre est éminemment morale, car Madame Bovary meurt à la fin, châtiée pour ses adultères« . Le propos est infiniment scolaire.

Or, Flaubert n’est ni moral, ni immoral ; il décrit ce qui est et avec une acuité inédite. Flaubert pratique la psychologie par le verbe ; non par des saignées, non par des plantes médicinales ou par des électrodes (anachronisme, certes). L’auteur décrit (ou invente) la notion de dépression, lorsque chacun parlait de mélancolie, ou de spleen. Mais une mélancolie poussée si loin qu’elle conduit le sujet à s’ôter la vie, telle Madame Bovary.

Madame Bovary a une personnalité complexe, et l’Accusation a manqué de l’étudier. Madame Bovary est pourvue de volonté de grandeur. Elle est instruite et il lui est insupportable de ne pouvoir user de son libre arbitre, à rebours des héros de ses lectures. Le mariage l’a tuée. Elle aurait dû être George Sand, Frida Kahlo ou Jeanne du Barry.

« Ah ! si dans la fraîcheur de sa beauté, avant les souillures du mariage et les désillusions de l’adultère (il y en a qui auraient dit : les désillusions du mariage et les souillures de l’adultère), avant les souillures du mariage et les désillusions de l’adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand coeur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptés et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d’une félicité si haute ».

Ce passage frictionne deux propositions opposés :

– le mariage est une institution sacrée et le fondement de la société, sans laquelle il n’est plus de nation, ni d’empire

– le mariage ne sied pas à certaines natures et la veulerie d’un époux suscite souvent le supplice de l’autre

C’est tout l’humanisme de Flaubert, si ancré dans le réel qu’il s’oppose au moralisme concordien du représentant de l’État.

Comprenons toutefois l’émoi du Procureur qui fit le constat, pour lui tragique, que le mariage de Charles et d’Emma a doublement échoué à assurer la direction morale et matérielle de l’enfant ; et (surtout) à contenir les concupiscences.

Retenons aussi que Flaubert sous-intitula son roman « Moeurs de province », sans doute pour les mêmes raisons que Shakespeare fit Othello à Venise, ou deux Gentilshommes à Vérone : pour ne pas froisser la petite Cour. Et dans ce roman, rien n’indique que les gens d’Yonville-l’Abbaye étaient faits différemment, bien que quelques peu moqués pour satisfaire le petit Paris.